Faut-il repenser le labour pour protéger la vie du sol ?

12/08/2025

Le labour, pratique ancestrale sous la loupe du XXI siècle

Pendant des millénaires, le labour a symbolisé le progrès en agriculture : retourner la terre, casser la croûte superficielle, détruire les adventices, préparer un lit de semence homogène… Cette technique, généralisée en Europe dès le Moyen Âge grâce à l’essor des charrues normandes, est depuis deux siècles indissociable de la productivité agricole. Pourtant, la prise de conscience des enjeux liés à la biodiversité des sols interroge aujourd’hui cette routine culturelle. Avec la pression mondiale sur les ressources naturelles, est-il cohérent de continuer à labourer pour répondre aux exigences productives, économiques, sociétales et écologiques ?

Le sol : un écosystème vivant, bien plus qu’un simple support de culture

Longtemps considéré comme inerte, le sol est aujourd’hui reconnu comme l’un des écosystèmes les plus riches de la planète. Selon la FAO, un gramme de sol forestier en bonne santé contient jusqu’à 1 milliard de bactéries, 100 000 champignons et 1 000 nématodes. Cette abondance fait du sol une véritable usine biologique : transformation de la matière organique, stockage du carbone, régulation du cycle de l’eau, fertilité à long terme, etc.

La biodiversité du sol repose sur :

  • Macrofaune : vers de terre (jusqu’à 2 tonnes/ha dans une bonne prairie), collemboles, acariens, insectes.
  • Microfaune : protozoaires, nématodes, bactéries, microchampignons.
  • Mésorfaune : myriapodes, enchytréides, etc.

Chacun joue un rôle essentiel dans l’aération, la décomposition, la structuration ou encore la minéralisation des éléments nutritifs. Or, le fonctionnement de ce réseau dépend de l’équilibre entre ces organismes et leur habitat, très sensible aux perturbations mécaniques telles que le labour.

Impacts du labour sur la biodiversité des sols : ce que disent les études

Le labour, notamment le labour profond (>20 cm), perturbe l’organisation verticale du sol. Il fragmente et expose à l’air les horizons, modifie la teneur en eau et la température, et bouleverse les niches écologiques. Plusieurs conséquences directes et indirectes ont été documentées :

  • Diminution de la macrofaune : Selon l’INRAE, le travail du sol réduit la densité de vers de terre de 30 à 50 % par rapport à un système sans labour (INRAE QualiAgro).
  • Disruption du réseau microbien : Le brassage du sol expose les microbes anaérobies à l’oxygène, entraînant la décomposition accélérée de la matière organique et une baisse de biomasse microbienne. De récents travaux (Bending et al., 2022) ont montré que le labour profond réduisait la diversité fonctionnelle des champignons mycorhiziens, essentiels à la nutrition des plantes.
  • Augmentation de la minéralisation et perte de carbone : Les sols labourés perdent en moyenne 20 % de leur teneur en matière organique en 30 ans par rapport aux sols sous non-labour (FAO, 2017).
  • Érosion et lessivage : Le labour favorise la battance, augmente le ruissellement et la perte des particules fines, impactant la fertilité et la vie du sol à long terme (Ministère de l’Agriculture).

Des études de synthèse (Powlson et al., 2014, Nature) montrent ainsi que les systèmes sans labour hébergent 15 à 20 % de diversité supplémentaire au sein des communautés de micro-organismes et de vers de terre.

Pourquoi le labour persiste-t-il ? Entre contraintes agronomiques et transition culturelle

Malgré des impacts documentés, le labour reste plébiscité pour plusieurs raisons :

  • Maîtrise des adventices : Le retournement du sol permet de détruire les levées d’herbes indésirables – la principale justification évoquée par les céréaliers en contexte de forte pression graminées résistantes.
  • Gestion des résidus et des maladies : Enfouir les pailles limite la survie de parasites (ex : septoriose du blé).
  • Pérennité de certaines cultures : Les cultures de printemps (maïs, betterave) ou sur sol lourd sont parfois très dépendantes d’un travail profond pour lever les croûtes et limiter l’asphyxie des semis.

Selon les chiffres du ministère de l’Agriculture (2023), 41 % des surfaces françaises étaient toujours labourées chaque année. Pourtant, la tendance est à la baisse : en 2000, cette proportion dépassait 60 %. Les régions les plus concernées restent les grandes plaines céréalières et la Bretagne dite « bocagère », où le renouvellement des prairies s’opère souvent avec un labour profond.

Peut-on se passer du labour ? Alternatives et résultats observés

Depuis 20 ans, plusieurs alternatives ont émergé :

  • Semis direct sous couvert : Technique consistant à semer sans travail du sol après une culture de couverture végétale, limitant ainsi la perturbation de la faune du sol.
  • Techniques de réduction de travail du sol (« TCS » ou « TCSL ») : Travail superficiel du sol sur moins de 15 cm, favorisant le maintien des macro-agrégats et la vie microbienne.
  • Agroécologie, rotation et couverts végétaux : Intégration systématique de plantes enrichissant la diversité racinaire et la stabilité du sol, accompagnée d’apports organiques.

Quels résultats sur la biodiversité des sols ?

  • Réapparition de la macrofaune : Au bout de 3 à 5 ans sans labour, le nombre de vers de terre augmente de 40 à 100 % selon l’Institut Technique de l’Agriculture Biologique (ITAB), retrouvant des niveaux proches de ceux d’une prairie permanente.
  • Diversité de champignons bénéfique : Les travaux de l’INRAE (2022) montrent que les sols en semis direct hébergent trois fois plus de champignons mycorhiziens arbusculaires, symbiotes clefs des céréales à paille, participant à l’efficience de la nutrition hydrique et minérale.
  • Amélioration de la stabilité structurale : Un gain de 30 à 50 % du taux d’agrégation du sol est mesuré au-delà de 7 ans de non-labour (étude ARVALIS, 2019).

Mais ces alternatives exigent de l’expérience et parfois des compromis. Le risque d’une prolifération de mauvaises herbes, l’adaptation des outils et l’apprentissage de nouveaux itinéraires techniques freinent encore la généralisation, en particulier dans les systèmes spécialisés et sur les petites exploitations à faibles moyens mécaniques ou agronomiques.

Bénéfices et limites du non-labour sur la biodiversité : tout n’est pas blanc ou noir

Il serait caricatural d’opposer deux systèmes radicalement. Des analyses croisées montrent que :

  • Le non-labour ne rime pas toujours avec accroissement net de biodiversité s’il s’accompagne d’une forte dépendance aux herbicides chimiques (ce fut le cas de la « révolution verte » en Amérique du Nord).
  • Certaines pratiques de non-labour prolongé sans retour de résidus végétaux peuvent appauvrir la microfaune en surface (carence alimentaire), tout en générant de la compaction sur le long terme.
  • Le travail du sol modéré, ponctuel ou en bande peut parfois s’avérer bénéfique pour stimuler certains organismes opportunistes ou maîtriser des bioagresseurs.

Les scientifiques reconnaissent aujourd’hui la complexité de l’écosystème sol. Les approches intégrées – associant réduction du travail du sol, couverts permanents diversifiés, rotations complexes et apports organiques réguliers – sont de loin les plus bénéfiques pour la diversité et la résilience du système.

L’avenir du labour à l’ère de l’agriculture régénérative

Face à la crise climatique et à la nécessité de préserver la ressource sol (dégradée sur 60 à 70 % des terres arables mondiales selon la FAO), la réflexion autour du labour prend une dimension stratégique. Plusieurs pistes se dessinent :

  • Combiner outils et temporalités : Utiliser le labour de façon raisonnée (une fois tous les 5 ou 7 ans) pour restaurer une structure ponctuellement dégradée, mais privilégier le semis direct le reste du temps.
  • Améliorer l’agroéquipement : Les nouvelles charrues à labour partiel ou les déchaumeurs non-inversants permettent de réduire sensiblement l’agression mécanique tout en gérant les résidus.
  • Accompagner la transition agroécologique : Formation, échange de pratiques, expérimentation locale et soutien politique sont essentiels pour sécuriser la mutation vers des techniques plus respectueuses de la vie du sol.
  • Rendre visible la fertilité biologique : Outils de diagnostic en temps réel (test bêche, biomarqueurs, sondes de respiration…) ouvrent la voie à un pilotage personnalisé, adapté aux spécificités de chaque parcelle.

La redécouverte du sol comme allié central de la durabilité replace la question du labour non plus comme une opposition « pour ou contre », mais dans une logique d’adaptation intelligente. Les systèmes mixtes, adaptatifs, qui intègrent un éventail de pratiques selon les contextes, s’affirment aujourd’hui comme le modèle du futur.

Perspectives : vers une gestion sur-mesure de la vitalité des sols agricoles

Alors que la biodiversité des sols est reconnue comme un pilier de la santé globale des agroécosystèmes, plusieurs défis s’imposent : acculturation technique, robustesse économique des alternatives, mais aussi maintien de la productivité. Les trajectoires agricoles les plus performantes à l’international combinent aujourd’hui l’innovation (robotique agricole, semis de précision, couverts innovants), l’agronomie de terrain et la concertation entre acteurs.

Parmi les pays engagés dans la transition, on peut citer l’Argentine ou le Brésil qui ont réduit de plus de 50 % le recours au labour profond en moins de 15 ans (source : Conservation Agriculture, CIRAD), tout en maintenant leurs rendements grâce à la diversification des rotations et à l’usage de couverts végétaux permanents. On observe également en France le succès croissant des initiatives collectives comme les GIEE (Groupements d’Intérêt Économique et Environnemental), qui expérimentent à grande échelle des systèmes basés sur le semis direct sous couverts et la réduction du travail du sol.

La préservation de la biodiversité des sols ne passe donc pas par une simple opposition entre labour et non-labour, mais bien par une démarche de gestion raisonnée, flexible et contextualisée. L’agriculture de demain – durable, productive, régénérative – s’écrira avec la participation active des agriculteurs, des scientifiques, de l’agroalimentaire et des citoyens, autour de cette question centrale : comment faire de la vitalité du sol la clef de voûte de la réussite commune ?

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