Fertiliser autrement : ajuster les engrais à la juste mesure de chaque sol

14/07/2025

Pourquoi reconsidérer l’usage des engrais ?

L’utilisation raisonnée des engrais est devenue un enjeu majeur pour l’agriculture contemporaine. L’époque où la fertilisation suivait des recettes universelles est révolue. Si les engrais minéraux et organiques ont permis des bonds de productivité depuis la seconde moitié du XX siècle, ils représentent aujourd'hui un poste de dépenses important et un risque pour l’environnement lorsqu’ils sont mal adaptés aux caractéristiques précises du sol ou du contexte agronomique (INRAE).

Entre 1960 et 2019, la consommation mondiale d’engrais azotés a été multipliée par 11 (source : FAO, 2021), mais l'efficience d’utilisation de l’azote (proportion réellement absorbée par les plantes) reste faible : à l’échelle mondiale, seulement 48% de l’azote appliqué est valorisé par les cultures, le reste se perd dans l’air (protoxyde d’azote), les nappes (nitrates) ou les cours d’eau (Science of the Total Environment, 2018).

Réduire le gaspillage des engrais, adapter leur type, leur dose et leur moment d’application, c’est non seulement optimiser les coûts, mais aussi limiter les impacts environnementaux : eutrophisation, réchauffement climatique, perte de biodiversité (GIEC, SRCCL, 2019). Adapter les engrais aux besoins réels du sol devient indissociable d’une agriculture performante et durable.

Connaître son sol, première étape incontournable

Adapter la fertilisation commence par une connaissance approfondie du sol :

  • Analyses de sol chimiques : Elles révèlent la richesse du sol en éléments majeurs (N, P, K, Mg, Ca) et oligo-éléments, mais aussi son pH, ses réserves en matière organique ou sa salinité. En France, les référentiels comme ceux du Réseau d’Innovation et de Transfert Agricole (RITA) conseillent une analyse tous les 3 à 5 ans (RITA).
  • Analyses biologiques : Prendre en compte la vie microbienne du sol, sa capacité à minéraliser la matière organique ou à fixer l’azote grâce à une analyse de la biomasse microbienne ou la mesure de la respiration du sol (Sol & Agroécologie).
  • Analyses physiques : Structure, porosité, rétention en eau ou perméabilité. Un sol compacté absorbe moins bien les éléments nutritifs, limitant l’efficacité des engrais.

Des diagnostics innovants comme la spectroscopie proche infrarouge (NIRS) ou les capteurs connectés permettent aujourd’hui de suivre l’évolution des propriétés du sol quasiment en temps réel.

Le sol, un réservoir à remplir… ou à stimuler ?

La logique qui prédominait autrefois considérait le sol comme un simple réservoir à remplir selon les besoins du calendrier culturale. Or, le sol est un système vivant et interactif. Sa fertilité découle de l’équilibre entre ses apports, sa capacité à mettre à disposition les éléments (“disponibilité”) et à les retenir face aux pertes.

Évaluer finement les besoins des cultures

Un engrais ne devient utile que si la plante en a effectivement besoin, et si cet apport comble précisément un manque identifié. Cela suppose de raisonner :

  • Par espèce, variété et stade de développement : Le blé, par exemple, exprime ses besoins en azote surtout à la montaison, alors que le maïs souffre d’un déficit en potasse pendant la floraison.
  • En fonction des rendements visés : Plus le rendement cible est élevé, plus la plante extrait d’éléments du sol. Mais au-delà d’un certain seuil, des apports supplémentaires ne sont plus valorisés.
  • En tenant compte de la rotation culturale : Une légumineuse précédente enrichira le sol en azote par fixation symbiotique ; une céréale à paille suivie d’une culture exigeante en azote demandera un ajustement à la hausse.
  • Du bilan apparent : Calculer la balance entrée-sortie d'éléments minéraux sur plusieurs années permet d’ajuster les apports sans se baser uniquement sur les doses “habituelles”.

Des modèles agronomiques ou outils numériques comme Fertiweb (ARVALIS) ou Aurora (Terrasolis) croisent ces variables pour proposer un pilotage dynamique des apports.

L’azote, un cas d’école en fertilisation raisonnée

Le pilotage de l’azote illustre la nécessité d’adapter l’engrais à la situation réelle. En France, plus de 60% des dépassements de nitrates dans les eaux de surface sont liés à des apports excessifs et à un moment mal choisi (Eaufrance).

  • Le test de bandelette nitrates permet d’estimer le reliquat d'azote dans le sol en début de culture et d'ajuster la dose au plus près du besoin.
  • Le suivi de la biomasse par satellite ou drone permet de visualiser spatialement les différences de croissance et donc de besoins à l’intérieur d'une même parcelle.
  • Des innovations comme l’azote à libération contrôlée ou les inhibiteurs de nitrification sécurisent la disponibilité pour la plante tout en réduisant les pertes.

Adopter ces outils permet d’économiser jusqu'à 15 à 30 kg N/ha/an selon les essais (ARVALIS, 2022).

Quels engrais ? Vers des apports plus intelligents

Choisir un engrais ne se résume plus au seul rapport qualité-prix. Les critères de décision incluent aujourd’hui :

  • Origine : Engrais minéraux de synthèse, organiques (lisiers, fumiers, composts, digestats de méthanisation), ou amendements issus de l'économie circulaire.
  • Dynamique de libération : Les solubilités varient, un engrais à libération lente ou à enrobage spécial diminue le risque de lessivage.
  • Impacts environnementaux et réglementaires : Limites d’épandage, interdiction de certaines formulations, prise en compte de l’empreinte carbone (un kilo d’azote ammonitrate génère aujourd’hui encore de 4 à 7 kg de CO2 eq selon la filière, source : ADEME).
  • Intégration de la fertilisation organique : Les seuls engrais minéraux ne suffisent pas à maintenir l’activité biologique du sol à long terme. L’apport de matière organique (fumiers, couverts végétaux restitués, digestats) s’impose pour restaurer le stock d’humus et le pouvoir tampon du sol.

On assiste également à l’essor de biostimulants ou d’activateurs microbiens, qui n’apportent pas directement d’éléments fertilisants mais renforcent la capacité du sol à les transformer ou les mobiliser (ACTA Biostimulants, 2023).

Cartographier la fertilisation : une gestion spatialisée et de précision

Les technologies numériques et la robotique permettent de passer à une fertilisation “à la carte” :

  • Doseurs asservis au GPS : L’épandeur module automatiquement la dose d'engrais selon la carte des besoins, réalisée à partir d’analyses de sol ou d’imagerie satellite (l'agriculture de précision).
  • Robots de micro-fertilisation : Encore expérimentaux, ils déposent l’engrais précisément là où la plante en a le plus besoin, limitant le gaspillage (ex. : Farming with Robots, H2020).
  • Capteurs embarqués sur tracteurs : Ils scannent en continu la couleur des feuilles, indicateur du statut nutritionnel, et ajustent la fertilisation “en temps réel”.

Cette spatialisation permet de réduire l’hétérogénéité intra-parcellaire, d’optimiser l’efficience des engrais et de mieux rentabiliser chaque euro investi.

Du réglementaire à l’économie circulaire : quelles perspectives ?

Depuis la directive européenne “Nitrates” (1991) et la réglementation française du “Plan de Compétitivité et d’Adaptation des Exploitations agricoles” (PCAE), l’optimisation de la fertilisation devient une obligation réglementaire mais aussi une opportunité agronomique et sociétale (Ministère de l’Agriculture).

Parmi les évolutions à suivre :

  • Recyclage des effluents organiques : La valorisation des effluents d’élevage, biodéchets méthanisés, ou boues urbaines traitées représente en France un gisement estimé à plus de 32 millions de tonnes de N organique ou assimilé par an (IFIP, ADEME).
  • Économie circulaire : Les coproduits issus de l’agroalimentaire (vinasses, pulpes, digestats) sont de plus en plus intégrés pour limiter l’importation d’engrais minéraux.
  • Demain, des engrais sur-mesure ? : Grâce à la génomique microbienne, à la biotechnologie, ou la chimie verte, on voit émerger des engrais mieux assimilés, moins volatils, voire “intelligents”, qui s’activent selon la température ou l’humidité du sol.

Zoom sur la fertilisation viticole : un cas particulier

En viticulture, la tendance s’oriente vers une fertilisation minimaliste, privilégiant la restitution de matières organiques et la gestion des couverts végétaux pour entretenir la fertilité à long terme, éviter la vigueur excessive et préserver la typicité des vins (Vignerons Indépendants).

Un hectare de vigne extrait chaque année 40 à 60 kg N, 15 à 25 kg P, et 60 à 100 kg K, mais la moitié peut être restituée par les sarments ou composts de marcs. Les analyses de sol et de jus de raisin, combinées à une observation fine de la vigueur, autorisent un pilotage ultra-raisonné des ajouts d’engrais.

Aller vers plus d’autonomie… et de résilience

Réduire la dépendance aux engrais minéraux importés - alors que l’Europe dépend à plus de 60% de pays tiers pour son azote ou son potassium - c’est aussi renforcer la résilience économique des exploitations (Fertilizers Europe). La guerre en Ukraine (2022) a montré la fragilité d’une partie de l’approvisionnement mondial en engrais, expliquant la forte volatilité des prix ces dernières années : le prix de l’ammonitrate a dépassé 1000 €/t en Europe au printemps 2022, contre 270 €/t en moyenne en 2020 (source : Agreste).

Reposer plus largement la fertilité sur la valorisation des ressources internes (rotation avec légumineuses, valorisation des résidus organiques, adaptation du parcellaire) est une voie d’avenir, associant agroécologie et technologies de pointe, et permettant de répondre simultanément aux défis économiques, sociaux et écologiques.

Pour retenir : le trio gagnant d’une fertilisation raisonnée

  • Diagnostiquer précisément son sol et ajuster selon la culture, le rendement, la rotation, le contexte parcellaire.
  • Piloter les apports à l’aide d’outils numériques, de l’agriculture de précision et de l’analyse régulière des résultats.
  • Intégrer davantage d’organique, de biostimulants, d’effluents valorisés localement, limiter les pertes et sécuriser la fertilité à long terme.

L’adaptation des engrais aux véritables besoins du sol constitue un levier majeur à la fois pour augmenter la productivité, préserver l’environnement et renforcer l’autonomie des exploitations agricoles. Une nouvelle fertilisation, plus intelligente et résiliente, s’écrit donc à la croisée des sciences, des technologies, du terrain et de la responsabilité collective.

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