Pesticides de synthèse et produits de biocontrôle : comprendre deux approches pour la protection des cultures

09/08/2025

Qu’est-ce qu’un pesticide de synthèse ? Définition et panorama

Les pesticides de synthèse regroupent l’ensemble des substances chimiques élaborées en laboratoire dans le but de lutter contre les organismes nuisibles aux cultures : insectes, champignons, mauvaises herbes, etc. Ils sont classés selon leur cible :

  • Les herbicides, contre les plantes adventices
  • Les insecticides, contre les ravageurs (insectes et acariens)
  • Les fongicides, contre les champignons phytopathogènes
  • Les rodenticides, contre les rongeurs

La synthèse chimique permet le développement de molécules à la fois puissantes et spécifiques. Les grandes familles de molécules commercialisées aujourd’hui incluent les glyphosates (herbicides), les néonicotinoïdes (insecticides) ou encore les triazoles (fongicides). Leur efficacité rapide et leur coût maîtrisé expliquent leur place prépondérante dans l’histoire de l’agriculture du XX siècle. Selon l’Union des industries de la protection des plantes (UIPP), la France était en 2022 le plus grand consommateur de pesticides en Europe, avec près de 70 000 tonnes de substances actives commercialisées par an (source : UIPP).

Cependant, ces substances sont aussi à l’origine de préoccupations majeures du fait de leur toxicité potentielle, de la généralisation de résistances chez certaines espèces de ravageurs, et de leur impact sur la biodiversité, la qualité de l’eau et la santé humaine.

Produits de biocontrôle : principes et spécificités

Les produits de biocontrôle, à la différence des pesticides de synthèse, reposent sur l’utilisation de solutions d’origine naturelle pour protéger les cultures. Selon la définition adoptée par le Ministère de l’Agriculture et de la Souveraineté Alimentaire, le biocontrôle recouvre un ensemble de méthodes qui font appel à des mécanismes et interactions présents dans le vivant :

  • L’utilisation d’organismes vivants (insectes auxiliaires, nématodes, bactéries, champignons bénéfiques)
  • Les substances naturelles d’origine végétale, animale, ou minérale (ex : décoction de plantes, huile essentielle, argile)
  • Les médiateurs chimiques, tels que les phéromones pour perturber la reproduction des ravageurs

Le biocontrôle vise moins à éradiquer les nuisibles qu’à restaurer ou conserver les équilibres écologiques. Par exemple, l’introduction de coccinelles contre les pucerons est un classique en cultures sous serre. La confusion sexuelle des papillons de vigne à l’aide de phéromones synthétiques figure parmi les succès français en viticulture, limitant l’usage d’insecticides conventionnels sur plus de 250 000 hectares (source : IFV).

En 2021, selon le Ministère, les solutions de biocontrôle représentaient environ 8% du marché français de la protection des plantes – un chiffre en croissance constante face à la demande sociétale et réglementaire pour des alternatives aux produits chimiques classiques.

Pesticides de synthèse vs produits de biocontrôle : des modes d’action opposés

Mode d’action chimique vs biologique

  • Pesticides de synthèse : Ils agissent en ciblant directement des fonctions physiologiques spécifiques aux nuisibles ou adventices (système nerveux, division cellulaire, etc.). Ils présentent en général un effet “choc”, permettant une action rapide sur les populations cibles.
  • Biocontrôle : Les modes d’action sont plus diversifiés et s’inspirent souvent de la nature. Ils peuvent fonctionner par prédation, parasitisme, compétition, confusion ou répulsion. Leur efficacité est plus progressive, parfois moins radicale, et souvent dépendante des conditions du milieu (température, humidité, etc.).

La spécificité des produits de biocontrôle limite habituellement les effets indésirables sur la faune et la flore non-cibles. À l’inverse, de nombreux pesticides de synthèse, s’ils sont mal employés, peuvent toucher des insectes auxiliaires, des pollinisateurs ou persister dans les sols et les cours d’eau.

Impact sur la résistance des organismes cibles

  • Pesticides de synthèse : Leur utilisation répétée favorise l’apparition de souches résistantes, ce qui nécessite l’emploi de nouveaux produits ou doses plus élevées. En France, 40% des espèces de bioagresseurs recensés présentent des phénomènes de résistance à au moins une famille de molécules (source : Anses).
  • Biocontrôle : Les solutions sont souvent intégrées dans des stratégies globales et combinées, ce qui réduit la pression de sélection et limite les phénomènes de résistance. Néanmoins, le risque n’est pas totalement absent, en particulier pour certains extraits naturels utilisés de façon intensive.

Cadres réglementaires : divergences et points de convergence

L’homologation des produits

En Europe, tous les produits de protection des plantes sont soumis à une procédure d’autorisation de mise sur le marché (AMM), encadrée par le Règlement (CE) n° 1107/2009. Toutefois, pour les produits de biocontrôle, l’évaluation prend en compte leur moindre toxicité écologique (directive 2009/128/CE, plan Ecophyto II+).

  • Pour obtenir une AMM, un pesticide de synthèse doit prouver son efficacité mais aussi sa non-dangerosité pour la santé et l’environnement selon des critères stricts.
  • Les produits de biocontrôle peuvent bénéficier de procédures d’évaluation accélérées et allégées pour encourager leur développement.

En France, la liste officielle des substances et méthodes de biocontrôle est validée par l’Anses. En 2024, près de 560 produits bénéficient de cette reconnaissance officielle (source : Ministère de l’Agriculture).

Restriction et évolution de l’usage

  • Un nombre croissant de substances actives de synthèse sont interdites ou restreintes : en 2018-2019, l’UE a retiré l’approbation de 87 substances actives, soit 20% de celles disponibles dix ans plus tôt (source : European Crop Protection Association).
  • En France, la loi Labbé (2014 et extension en 2019) interdit l’usage de la plupart des pesticides de synthèse dans les espaces publics et privés non agricoles, au bénéfice du biocontrôle et des méthodes alternatives.

Impacts environnementaux et sanitaires : un bilan contrasté

Pesticides de synthèse : risques avérés et débats en cours

  • Risques pour la biodiversité : De multiples études ont démontré l’implication des pesticides de synthèse dans le déclin des insectes pollinisateurs (abeilles, bourdons) (source : IPBES 2019), ainsi que dans la contamination des sols, de l’eau et des organismes aquatiques.
  • Résidus dans l’alimentation : L’EFSA estime que 4% des échantillons alimentaires présentent des résidus au-dessus des seuils réglementaires (rapport 2022).
  • Effets sur la santé humaine : L’exposition chronique, notamment chez les agriculteurs, est corrélée à des risques accrus de certaines pathologies (maladie de Parkinson, lymphomes, troubles endocriniens - source : Inserm, expertise collective 2021).

Biocontrôle : atouts et points de vigilance

  • Moindre impact sur l’environnement : Les produits de biocontrôle homologués affichent, dans la majorité des cas, une toxicité faible ou nulle pour la faune auxiliaire et les pollinisateurs. Leur biodégradabilité limite leur persistence dans les milieux naturels.
  • Acceptabilité sociétale : Ils répondent à une demande forte des consommateurs et citoyens, tout en s’inscrivant parfaitement dans le plan d’action pour l’agroécologie (source : FAO 2023).
  • Limites d’efficacité : Certaines solutions peuvent nécessiter des applications plus fréquentes, ou ne sont efficaces que dans des situations spécifiques. La prévention, l’observation fine et la formation des agriculteurs restent des prérequis pour leur succès.
  • Effets encore à surveiller : Une minorité de produits naturels, en particulier les extraits végétaux concentrés, peuvent présenter des risques à forte dose ou s’avérer toxiques pour des espèces non-cibles (exemple : pyréthrines naturelles dans l’aquaculture).

Enjeux économiques : quel avenir pour ces deux approches ?

Le marché mondial du biocontrôle connaît une croissance annuelle d’environ 15%, avec une valorisation attendue à 11 milliards de dollars en 2027 (source : MarketsandMarkets). En Europe, 35% des solutions de biocontrôle aujourd’hui sur le marché ont été développées en France, ce qui positionne l’Hexagone comme un leader de cette filière innovante (source : IBMA France).

Cependant, la majorité des exploitations agricoles, en particulier dans les grandes cultures céréalières, reste encore très dépendante des pesticides de synthèse pour des raisons d’organisation, de coût et d’efficacité technique.

  • Coût et disponibilité : Le prix moyen d’un traitement de biocontrôle peut être supérieur d’environ 20 à 50% à celui d’un produit conventionnel, en raison des coûts de production plus élevés et d’une moindre économie d’échelle (source : Arvalis).
  • Besoins de formation et de conseil : La réussite de la transition vers le biocontrôle dépend de l’intégration de ces solutions dans des systèmes de production globale (rotations, biodiversité des cultures, surveillance fine). Cela implique un accompagnement technique accru pour les agriculteurs.
  • Potentiel d’innovation : Les biotechnologies, le génie génétique et l’intelligence artificielle ouvrent à l’avenir de nouvelles perspectives pour le développement de solutions de biocontrôle sur-mesure.

Perspectives : vers une synergie et une nouvelle gouvernance des pratiques phytosanitaires

Le clivage entre pesticides de synthèse et produits de biocontrôle s’atténue progressivement au profit d’une approche intégrée, appelée “gestion intégrée des ravageurs” (Integrated Pest Management, IPM). Cette stratégie, soutenue par la Commission européenne, vise à limiter le recours aux produits chimiques de synthèse en priorité et à n’y avoir recours qu’en dernier ressort, dans le cadre d’un ensemble cohérent incluant observation, prévention, rotation, introduction d’auxiliaires, et biocontrôle.

L’innovation, la formation et l’accompagnement des agriculteurs seront déterminants pour accélérer la généralisation de ces pratiques, conciliant productivité agricole, réduction des impacts environnementaux et attentes sociétales croissantes. Enfin, la recherche de solutions alliant efficacité et durabilité continue d’animer les politiques françaises et européennes, dans un contexte de révision profonde des autorisations de mise sur le marché et de réorganisation des filières.

Pour approfondir : guides pratiques Ministère de l’Agriculture, Anses, rapports EFSA.

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